ven

15

jan

2010

Céline, Eirene Suisse, en Haïti - Tremblement de terre

Notre amie et collègue Céline, est en mission à Liancourt, Haïti.

Son blog est accessible sur notre site: cliquez ici si vous souhaitez lui déposer un message d'encouragement ou de soutien pour elle ou la communauté, dans la rubrique Contact.

 

Vous pouvez l'écouter sur Léman bleu en cliquant ici

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Elle nous a fait parvenir le message suivant, qui témoigne à la fois de la situtation mais aussi de toutes les interrogations qui peuvent nous agiter comme volontaires sur le terrain.

Courage Céline, toute l'équipe Eirene de la région des Grands Lacs est de tout coeur avec toi, avec tes amis, ta communauté, tes familles de coeur.

 

Bonjou zanmi mwen yo,
 ... voici quelques nouvelles de notre soirée et début de journée:
 
Comme je vous disais, de nombreuses personnes ici à Liancourt partent à tout moment à Port-au-Prince pour rechercher les membres de leur famille. Les nouvelles tombent donc petit à petit, mais les gens de retour de PauP n'ont pas de mot pour exprimer les atrocités qu'ils ont vues. Ils disent que c'est la catastrophe, le chaos... Mais on apprend peu de choses, à part les noms des morts, des blessés, avec parfois quelques détails concernant leur histoire à eux, sur comment l'évènement s'est passé pour eux.
 
Par contre, autant à Port-au-Prince qu'ici, nous sommes confrontés à un énorme problème de rumeurs: A minuit, Louna ... nous a appelés de Port-au-Prince car elle vivait un moment de panique générale: les gens criaient que l'eau arrivait (le tsunami...), donc tout le monde se précipitait sur les hauteurs de la ville. Or, qu'en était-il en réalité? Certaines personnes (que je ne sais comment qualifier) avaient lancé cette rumeur pour piller ce que les gens affolés laissaient dans les rues en partant se réfugier... Cela s'est produit à différents endroits de la ville, c'est révoltant.
 
Ici à Liancourt, même si tout est plus calme et paraîtrait presque "normal" (le village est intact, physiquement parlant), cela part aussi un peu dans tous les sens: hier soir tout le monde attendait ... un jeune de 20 ans très très apprécié dans la zone, très impliqué dans de nombreuses activités, et qui était à Port-au-Prince lors de la catastrophe et que son oncle était parti chercher. On ne sait pas comment, mais les gens commençaient à avoir des infos: il se baignait quand c'est arrivé, il n'a pas eu le temps de sortir... Il est à l'hôpital... En fait il est mort, on est en train de ramener son corps... A un moment donné, je voyais des gens se diriger, en larmes, à la morgue, alors que ses soeurs me disaient, 5 minutes plus tard, qu'elles attendaient encore des nouvelles pensant qu'il était à l'hôpital. Tout le monde "savait" donc qu'il était mort, mais personne ne se sentait bien placé pour le dire aux principales concernées. Et dans la soirée, on a appris que tout cela était faux, que l'on n'avait pas encore retrouvé son corps, encore enfoui dans les décombres de la maison qui s'était bel et bien effondrée sur lui. Ce matin, une équipe est partie avec des outils pour tenter de le retrouver. Cela au milieu de "carrefour-feuille" écroulé (pour ceux d'entre vous qui connaissent ce quartier très pauvre de PauP, aux constructions anarchiques)...
 
Cet exemple pour vous montrer que la déraison a tendance à prendre le dessus, dans un moment où, justement, on a besoin d'intelligence collective et d'énergie rassembleuse. Pas facile...
 
Sinon, rien de bien nouveau... Esdras est parti il y a quelques minutes pour chercher également sa famille (en bonne santé) et voir comment Lorson va. ... La maison qu'il a à PauP s'est totalement écroulée (par bonheur sa femme a pu en sortir saine et sauve), et il y est allé hier. Dès lors, il est dans une situation très compliquée: sa femme et lui doivent rester continuellement devant l'amas de pierres qu'était leur maison, car ils craignent qu'en leur absence "les pilleurs" viennent dévaliser toutes leurs affaires (toute leur vie...) qui sont dans les décombres. Je ne sais combien de temps il va devoir rester là, "bêtement", à attendre quelque chose qui ne peut pas arriver: un nouveau mur de clôture pour protéger ce qui leur reste... Situation sans fin... Comme tout le monde finalement. Hier, Sadrac ... m'a dit au téléphone que tout le monde est dans la rue jour et nuit, mais combien de temps les gens vont-ils rester comme ça "dans la rue"??? Quand on aura sorti tous les corps des décombres, quand et comment vont se refaire les constructions??? En plus, cela n'a rien à voir avec la neige qui tombe en Suisse, mais en ce moment, il fait sacrément froid la nuit... C'est l'hiver haitien quand même... Les gens sont en train de tomber malades.
 
Pour ma part, j'ai passé plusieurs heures difficiles de dilemme quant à ce que je peux faire pour être le plus "utile" (et je le vis toujours): étant si proche de Port-au-Prince et pleine d'énergie, je souhaite vraiment pouvoir y faire quelque chose, mais je suis totalement consciente qu'en arrivant comme ça, seule, avec mon joli sourire et mes notions de pédagogie, je ne vais rien pouvoir faire de bon. Je n'ai pas de connaissances ni techniques pour extraire des corps, ni médicales pour soigner les blessés... J'ai donc pris contact par mail avec l'Ambassade Suisse, qui m'ont dit que je pouvais leur servir, mais qu'ils ne savaient pas encore où et quand. A partir de là, mon téléphone ne marchant pas et Esdras partant ce matin, je voulais quand même aller sur place avec lui pour, au moins, rechercher tous mes amis chez eux et répondre aux demandes de nouvelles de la Suisse. Mais Esdras ne vit pas du tout dans le même quartier, les routes sont totalement bloquées, donc si je fais cela, Esdras rentrera à Liancourt sans moi et il me deviendra difficile de rentrer aujourd'hui même avec un transport collectif. Or, malgré mes fantasmes de devenir une femme qui fait des choses extraordinaire, je dois me rendre à l'évidence: il serait ridicule de me mettre volontairement dans la situation de dormir dans la rue avec toutes ces victimes dont je ne fais pas partie, à qui je ne pourrais rien apporter comme ça, juste parce que j'ai voulu avoir des nouvelles d'amis? Je n'aurais plus aucun moyen de communication, et je ne pourrais même plus savoir si l'ambassade m'a contactée pour un besoin d'aide.
 ...je ne sais pas si vous voyez ce qui se joue... Je vous jure que c'est affreux de lire les mails des gens de la Suisse qui me disent qu'ils voudraient tant venir pour "sauver des vies", alors que moi, je suis là, tout près (si proche de l'horreur mais pas totalement dedans), et que je ne sauve aucune vie... Mais j'ai bien réfléchi et on ne peut pas sauver des vies, comme ça... C'est dans quelque temps que nous aurons vraiment du travail et que nous pourrons, j'espère, faire quelque chose de concret, notamment avec l'argent que vous êtes en train de nous verser si généreusement (merci, merci, merci!). N'y aurait-il pas, finalement, une sorte de "voyeurisme" à juste vouloir faire l'aller-retour avec Esdras aujourd'hui comme je voulais le faire? J'aurais rapporté des images terribles, mais qu'aurais-je APPORTE? Quel sens donner à cela? Du coup, j'ai fait le choix de rester ici, en sachant que chaque minute j'ai quand même envie de sauter de ma chaise pour y aller et voir, malgré tout, ce qui peut être fait, et d'arrêter d'être là à "juste vous écrire", avec mes larmes d'impuissance qui n'arrêtent pas de couler...
 
Mais bon, comme je l'ai dit à tous mes étudiants hier, maintenant c'est à la vie qu'il faut faire hommage, on doit avancer ensemble, je dois partager avec tous mes amis de Liancourt les bonnes énergies que vous m'envoyez (finalement, je suis la seule à ne pas avoir de mort dans ma famille directe), et après avoir donné mon interview dans une heure (si jamais, à 18h45 pour vous à Radio Cité...), je vais sortir "sur ma petite bicyclette" pour aller discuter (et tenter de rire) avec mes amis du village:-)
 
Sinon, toujours aucune nouvelle de nos amis de SAJ ou de LPH que je n'ai toujours pas pu contacter. Je vous promets, je finirai quand même par aller à PauP pour chercher de leurs nouvelles.
 ....
 
Plein de bises et merci encore pour votre soutien.
Céline

 

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