mer
03
fév
2010
Rien ne changera jamais...
...Depuis que nous vivons à Goma, il fait beau temps. Et six mois se sont écoulés, lisses, pareils au précédent et au suivant. Avec juste, de temps en temps, un gros orage qui durait le temps d’un soupir, pour nous faire accepter que tout est pareil à hier et à demain....
La cuisinière, le philosophe, le vieux Sage, les trois filles, et d’autres personnages de Dieu a perdu son miroir sont tour à tour confrontés à la question du temps, de son écoulement, de ses
fractures. Quand ils m’ont glissé à l’oreille leurs préoccupations temporelles, je ne réalisais pas encore à quel point ce sujet allait m’affecter moi aussi. Ce n’est pas parce qu’on tient la
plume et qu’on leur prête parole que tous les soucis de nos personnages deviennent nôtres.
Depuis que nous vivons à Goma, il fait beau temps. Et six mois se sont écoulés, lisses, pareils au précédent et au suivant. Avec juste, de temps en temps, un gros orage qui durait le temps d’un
soupir, pour nous faire accepter que tout est pareil à hier et à demain.
Mais depuis 3 jours, il pleut. Je veux dire: avec la pleine lune et l’an neuf, le temps s’est mis à la pluie. De la pluie ininterrompue pendant toute une nuit, tout un jour. Le bonheur.
Et j’ai réalisé ce matin à l’arrivée du jour (soit dit en passant le début de la journée, l’heure zéro, en swahili, c’est 6h00 du matin) que depuis six mois, il ne s’est rien passé: tous les
jours sont égaux à eux-même, même longueur, même durée, même ryhtme quotidien des températures, même heure pour l’arrivée de l’orage, même poussière aux jours sans pluie... tout est prévisible,
connu, défini, immuablement pareil.
Comme le philosophe, la cuisinière et le conteur m’ont manqué! Dans cette monotonie du temps, j’ai été saisie de léthargie et d’assoupissement et je les avais oublié.
La pluie a agi comme un révélateur. Elle nous a quitté au petit jour, mais elle a réveillé en moi le désir. Sans désir, la roue de la vie tourne, vide de sens, sans imprimer à sa rotation la
force qui marque la terre d’un chemin nouveau.
Dans une région où le sceau de la nature frappe les corps et les âmes des humains d’un temps toujours si identiquement pareil, chaque appel est appât pour bondir hors des eaux de la platitude,
seule arme contre l’oubli et l’anéantissement: appel identitaire, appât de l’argent, du pouvoir...
Que cet appât soit fallacieux ou contraire aux droits humains importe peu. Il permet de perturber l’immuable, et imprime au cours de la vie un peu d’inattendu, de risque, de changement. Il est un
pied de nez à Chronos.
Mais Chronos ne se laisse pas écarter avec une pitchenette. Et l’appât salvateur, identité, argent, pouvoir, avalé avec un intense désir de vivre, qui devait offrir LE changement, insidieusement,
devient le nouveau maître immuable des jours, des ans. Il occupe tout l’espace, et fait mourir tout désir autre que celui de rester ferré, désir obsessionnel qui fait tourner en rond, retour au
Chronos, temps où rien ne change.
Goma, la ville où nous tournons tous en rond, au rythme du temps et de l’espace où rien ne change... Même climat, même poussière, même volcan toujours sous nos yeux, quelle que soit la route
empruntée...
De temps à autre, nous voyons un tourneur en rond qui n’attendait rien de la vie passer dans la roue des tourneurs en rond qui ont mordu à l’hameçon du changement facile et factice. Et tous nous
pédalons en tournant en rond.
Mais il arrive que certains, attentifs au mondre souffle dans l’air immobile, répondent à l’appel d’un courant ascendant, un appel qui leur vient d’ailleurs. Le battement de leurs ailes,
déchirure dans l’air tu temps, est lutte et friction contre la conservation des courants.
Cuisinière, prépare pour nos briseurs d’immuable les mets les plus raffinés. Que la subtilité de tes épices, mariée à la saveur des plats uniques dont tu possèdes le secret, leur donne un goût
d’éternité.
Raconte, conteur de mon coeur, raconte-leur les traversées du désert des caravanes du temps passé, les chameaux chargés des biens les plus précieux, traversant obstinément l’infinie étendue de
sable fin et brûlant, pour arriver un matin à l’oasis qui abreuve à la source d’une joie profonde.
Philosophe, je t’en conjure, tais-toi pour l’instant. Car ton discours, passionnant sous d’autres cieux, ici, agit sur les âmes comme un lénifiant. Trop de beaux parleurs ont usé et abusé de ton
apparence pour servir Chronos l’immuable. Laisse faire, et que ton silence soit un abri de dévoilement et d’accueil pour un geste de création.
Toi le Musé, le vieux Sage, qui a vu tant de saisons que tes yeux s’en sont voilés, élève ton chant au son du n’goma: « Il est un temps pour tout » et que ta mélopée les protège contre
les envoûtements...
Bashara
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