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mer

21

avr

2010

Femmes qui réenchantent le monde...

Véronique Isenmann
Formatrice d'adultes
Bibliste et informaticienne
Auteure
Volontaire Eirene Suisse
accueil@paindesel.org

 

Bonjour chères collègues,

Permettez-moi de vous partager quelques réflexions spontanées qui me sont venues cette fin de semaine de la joie de vous connaître tantôt.

J'ai eu la chance immense de côtoyer quelques-unes de nos grandes mères et de nos soeurs en « encapacitement » de part le monde et je leur suis grandement redevable de mes cheminements. Certaines sont très connues comme Yvonne Gebara, eco-théologienne de la libération en Amérique latine, d'autres sont d'illustres inconnues comme Aï et Mino. Toutes ont changé leur réalité et contribué à rendre leur monde plus humain.

Mon travail de bibliste m'a appris que sans l'équilibre masculin-féminin, inscrit au coeur même des deux récits de la création, le surgissement du nouveau est impossible. Or ma petite expérience de cette région me montre que les récits sacrés sont racontés et interprétés comme des outils de domination des hommes sur les femmes. J'ai eu la chance de commencer à pouvoir relire avec des femmes et des hommes certains des récits bibliques et j'ai été sensible à l'espérance d'une re-co-naissance que je voyais naître à travers ce travail. Dans un monde où la croyance formate le quotidien, il est à mon sens incontournable de proposer aux femmes comme aux hommes une mise en travail de ces textes fondateurs. Car tant que les femmes craindront les foudres divines, tant qu'elles seront persuadées qu'elles sont par essence inférieures et faites pour être dominées de par un décret divin, choisir de se tenir debout signifiera s'élever contre un tabou, celui immuable de la volonté divine transmise par les hommes, qui leur fait risquer non seulement leur vie ici-bas mais aussi leur vie éternelle. Travailler avec les femmes et les hommes de bonne volonté les textes bibliques me parait indispensable pour briser la coque des mots-maux et permettre un espace de face à face et de vis-à-vis.

Mon travail de formatrice et de bibliste m'a appris que nommer est essentiel. Nommer les violences, nommer l'indicible, mais commencer aussi par se dire. Tant que les femmes ne se nommeront pas ou se nommeront au masculin, elles participeront du maintien sous tutelle du féminin. Après avoir longuement réfléchi aux implications de la formulation « le masculin englobe le féminin », dans les sessions de formation j'ai opté il y a quelques années avec quelques collègues pour une alternative: j'utilise le masculin quand il y a une majorité d'hommes et le féminin quand il y a une majorité de femmes. Ainsi chacun.e peut être accueilli.e au sein du groupe majoritaire.

Or j'ai cru comprendre que dans cette région les femmes ont si peu conscience de leur être qu'elles ne se disent pas. Il ne saurait à mon sens y avoir de développement du pouvoir d'agir que parallèlement au développement de l'estime de soi. Et il ne saurait y avoir de développement de l'estime de soit que dans l'expérience et la conscience de sa propre existence.

De plus il me semble qu'il y a là une piste importante de coopération avec les hommes de bonne volonté. Car j'ai cru comprendre que dans cette région beaucoup d'hommes ne se disent pas non plus ou parlent d'eux au neutre. Apprendre à dire et se dire mutuellement les souffrances nées de la négation de l'être, les nommer et se nommer, c'est non seulement être et devenir en tant qu'individu.e, mais aussi choisir ou assumer sa place au sein du groupe et donc de la société.

Au nord les féministes n'ont pas vu d'autre possibilité dans les années 60 et 70 que de défendre leurs droits contre les hommes et de devenir comme eux pour trouver leur place. Mais de plus en plus de femmes de la 2e ou 3e génération de femmes de l'après-révolution féministe sont fatiguées de ce combat contre les hommes plutôt que du travail en synergie.

Comme d'autres théologiennes, j'ai choisi de ne pas me dire féministe mais féminine. Par là nous entendons dire que nous travaillons à la dignité des femmes mais que nous le faisons en tant que femmes. Que nos approches et notre regard sur le monde sont des approches et des regards féminins qui ont le même poids et la même valeur que celles des hommes.

Ce que nous demandons c'est une véritable égalité de reconnaissance en tant que personnes mais que nous ne tenons pas à avoir les mêmes rôles ou les mêmes fonctions que les hommes. Comme féminines nous tenons à être des femmes et à être reconnues dans notre spécificité de femmes, cette spécificité-ci étant pleinement égale à la spécificité des hommes. Cela implique par exemple que le monde du travail féminin tient compte du rythme cyclique des femmes et que les femmes arrêtent d'avoir honte d'être moins « performantes » à certains moments qu'à d'autres. Cela implique que la notion de performance même est redéfinie par les femmes pour les femmes et partagée avec les hommes. Et que les femmes arrêtent de juger les autres femmes selon des critères masculins.

Au Forum Œcuménique des Femmes Chrétiennes d'Europe, nous avons entendu nos sœurs d'Europe de l'Est dire aux féministes de l'Ouest: « Laissez-nous trouver nos propres chemins pour nous dire et pour dire aux hommes qui nous sommes. Ne nous entrainez pas dans la lutte des genres, parce que à nos yeux c'est une voie sans issue».

Au Niger, de tradition polygame, des femmes, battues par leurs époux, avaient trouvé leur propre voix sous la forme d'un sifflet strident, pour alerter la communauté villageoise et mettre fin à leur torture. Et elles sont venu interroger leurs sœurs d'Europe: « Voulez-vous nous dire qu'en Europe les hommes sont toute leur vie fidèles à une seule femme? Et si ce n'est pas le cas, pouvez-vous nous dire quelle est la place d'une première épouse, détrônée par une concubine ou une maitresse' Est-ce qu'elle perd sa place dans la société? Est-ce qu'elle est encore invitée? Est-ce qu'elle est encore fréquentable? ». Grandes interrogations qui ont ouvert de nombreuses blessures chez les femmes libérées de chez moi...

J'ai eu le sentiment que l'immense travail autour des questions liées au genre se fait dans cette région selon le modèle européen ou nord-américain. Je crois que les femmes d'ici ont à trouver leur propre équilibre dans les questions genre sans se laisser mettre sous tutelle par les grands courants occidentaux. Le modèle occidental de libération des femmes est né et a évolué dans un contexte précis. Il ne peut pas être appliqué tel quel ici, où les relations au corps, à l'environnement, à la tradition et au masculin sont totalement différentes. Je trouverais encourageant pour toutes les femmes que les femmes d'ici osent trouver leur propre manière de dire et vivre leur féminisme ou féminité.

La question de la parité imposée dans les instances politiques n'est pas une garantie, loin s'en faut, de la reconnaissance des femmes et de leur être au monde spécifique. Un contre-exemple en est la réduction de la durée du congé de maternité au Rwanda voté par un Parlement majoritairement féminin en mai 2009.

En Suisse une enquête réalisée il y a quelques années auprès des femmes sur le peu de présence féminine dans les instances politiques a révélé que les femmes ne voulaient pas faire de la politique car elles ne voulaient pas « jouer » sur le même mode que les hommes. Que leurs approches et méthodes de travail étaient complètement différentes et qu'elles ne se reconnaissaient pas dans les approches masculines.

Informaticienne, j'ai évolué dans un monde éminemment masculin et j'ai eu la chance en plus de 20 ans de formation d'adultes comme consultante, de tirer la leçon des formations données au sein des grandes entreprises européennes comme auprès des mamans de la brousse: L'apprentissage de l'informatique par les femmes est totalement différent de celui des hommes. De manière un peu schématique, je dirai que les femmes ont des tâches qu'elles veulent réaliser et l'informatique est un outil, comme le pilon, pour arriver à faire leur travail. Ce qui les rend très efficaces et performantes dans l'utilisation des ressources logicielles qu'elles utilisent souvent à un pourcentage élevé. En revanche, elles sont consacrent moins d'énergie à la compréhension du système logiciel dans lequel elles évoluent ce qui les rend moins compétentes à résoudre les problèmes techniques, les pannes et autres désagréments inattendus. Il y a là de belles perspectives de complémentarité et de synergie possibles entre les femmes et les hommes; et une conviction: les femmes peuvent réenchanter le monde en tant que femmes...

Par ailleurs quand les lois du groupe sont oppressives et discriminatoire pour certains de ses membres, parler en JE et se dire c'est s'élever encore contre un tabou, celui du fonctionnement immuable du clan. Or il se trouve que les gardiennes des valeurs du clan sont souvent les femmes et qu'elles sont donc les relais et transmettrices majeures de la perpétuation des valeurs oppressives contre les femmes. La prise de conscience de cette réalité est souvent choquante pour les femmes, et donc irrecevable. Mon travail avec des femmes conteuses, psychanalystes, spécialistes du langage ou des rites de passage, avec les griots généalogistes, m'a amené à penser que ce tabou-ci est si difficile à affronter qu'il est préférable de l'aborder à travers la médiation d'approches tierces: récits de vie, jeux de rôles, contes, récits traditionnels, arts, danse.

Il me semble que dans cette région le langage est si fortement clivé qu'il serait peut-être intéressant de développer un réseau de formatrices et formateurs qui connaissant bien la tradition et le droit coutumier et soient à même d'accompagner les femmes et les hommes par des techniques et des chemins de communication moins lourdement connotés vers une transformation féconde des valeurs traditionnelles.

A titre d'exemple: J'ai été frappée par l'interdiction encore en vigueur faite aux femmes de consommer des oeufs. Il est concevable que les femmes, à partir des expressions traditionnelles de part le monde portant sur l'imaginaire populaire autour de l'oeuf, créent une danse, une pièce de théâtre, un conte... qui change le regard sur les oeufs et les femmes gobeuses d'oeufs! Il est concevable que les femmes fassent circuler de village en village et de bouche à oreille une histoire, une musique... pour transformer la réalité. Car s'il est illusoire de croire que la raison et les arguments scientifiques soient suffisants pour changer la tradition, l'imaginaire en revanche est un levier puissant pour transformer l'inconscient collectif.

Il me vient bien des pistes encore, aussi je me réjouis fort de ce tissage commun qui change aussi ma réalité de femme du nord vivant au sud et qui je l'espère tendra sa toile jusque vers les femmes de chez moi qui ont aussi tant besoin de l'espérance de toutes les femmes.

Avec mes salutations amicales, Véronique

 


Extrait de
Empowerment : désirs et défis


LA PERCEPTION DE L'ÊTRE HUMAIN

À l'instar de Freire, de Heller, de Le Bossé et de Ninacs, nous
avions la conviction que chaque être humain peut agir sur le
monde et dans le monde. Au lieu d'avoir été ébranlée par
l'expérience vécue au Centre, cette conviction en a été renfor-
cée.
Il vaut la peine ici de prendre la mesure d'une telle affirmation
car chacun de ses termes est lourd d'implications. « Chaque être
humain ... » : toutes les femmes et tous les hommes. Sans ex-
ception. Même exclue de longue date, toute personne est
concernée au premier chef par la problématique de la pauvreté
et a son mot à dire. La personne exclue a d'autant plus ce droit
qu'elle est la première concernée puisque c'est elle qui en souf-
fre.
« ...peut agir... » : peut, du verbe « pouvoir » ! Peut agir, de
l'expression, pouvoir d'agir ! Toutes les femmes et tous les
hommes, peu importe leur statut, ont le pouvoir légitime, le droit
d'intervenir. Leur agir peut n'être que soumission aux solutions
montrées, ou encore, il peut consister à prendre part au jeu
d'essais et erreurs qu'est la recherche de la dignité pour tout être
humain. « ...peut agir... » : signifie aussi avoir un potentiel
d'action, une capacité d'intervention pour corriger la situation.
Chaque femme, chaque homme possède donc le pouvoir légi-
time et un certain potentiel d'agir.
« ...sur le monde... » : agir sur, pour transformer, pour changer
la forme, pour imprimer un changement. Comme le marteau de
la forge agit sur le métal chauffé à blanc. Agir avec une intention
et pour obtenir un résultat. Chaque femme, chaque homme, a le
pouvoir légitime et un certain potentiel d'agir pour changer ce qui
doit être changé.
« ...dans le monde » : agir, non pas isolément dans son monde,
mais, parmi les autres, avec les autres femmes et les autres
hommes qui (chacune, chacun) ont le pouvoir légitime et un
certain potentiel d'agir pour changer ce qui doit être changé. De
plus, en agissant dans le monde, voir son pouvoir décuplé et son
potentiel multiplié, et en être transformé puisque, étant dans le
monde, l'action des autres sur le monde me fait changer moi-
même.

 

 

Quelques références

 

Arteau Marcel & Gaudreau Lorraine, Empowerment : désirs et défis, Récit d'une expérience d'insertion par le développement du pouvoir d'agir, Le Collectif québécois d'édition populaire, Québec 2007
Isenmann V., La Dame de sel, Des lectures plurielles pour les Ecritures, Novalis, Montréal 2006
Isenmann V. & Leiggener M, Dieu a perdu son miroir, Histoires pour consoler Dieu, Novalis, Montréal, 2007
Femmes et solidartié SOFEMA, Niger
http://www.paindesel.org/sofema-niger-femmes-qui-changent-le-monde/
Forum Oecuménique des Femmes chrétiennes d'Europe_ http://www.efecw.net/index.htm

 

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